Le père — L'Algérie — La Méditerranée

AïssaAïssa Boumaza · Algérie · Marseille

LES BAUMETTES · L'EXIL · LA CICATRICE · LE RETOUR

« Il avait traversé la Méditerranée,
était passé par l'Italie,
avait rejoint Marseille.
Pour voir son fils. »

☽ Algérie · Marseille · La traversée — Aïssa Boumaza
L'absent

Dix-sept ans sans lui

Il y a des questions qu'on porte avant même de savoir qu'on les pose. Pour Samir, cette question s'appelait : qui est mon père ?

Il devait avoir sept ou huit ans. À la poste du boulevard Gambetta, il posa les doigts sur un Minitel et tapa : Boumaza. Son propre nom. L'unique lien qui le rattachait à cet homme qu'il n'avait pas vu depuis ses deux ans.

L'écran vert afficha quelque chose. Un nom. Une adresse. Un numéro de téléphone. À Marseille.

« Il avait trouvé son père sur un Minitel de la poste du boulevard Gambetta. Entre deux personnes qui attendaient leur tour au guichet. »

Il attendit dix ans. Jacqueline avait dit : quand tu auras dix-huit ans, tu feras ce que tu veux. Il attendit.

Alger · Les Baumettes · L'exil

Un homme entre deux rives

Ce soir-là, chez Magid, un téléphone composé vers l'Algérie. Un combiné tendu à Samir. Et puis la voix. La voix de son père. Pour la première fois depuis ses deux ans.

Aïssa Boumaza. Multirécidiviste. Dix-sept ans à la prison des Baumettes à Marseille. Expulsé de France. Rentré en Algérie. Interdit de territoire.

· · ·

Une semaine plus tard, son père était là. Aïssa avait traversé la Méditerranée, était passé par l'Italie, avait rejoint Marseille. Expulsé, interdit de territoire, il était revenu quand même.

« On peut dire beaucoup de choses sur cet homme. On peut juger sa vie, ses choix. Mais ce geste-là — traverser l'Europe clandestinement pour voir son fils de dix-huit ans — dit quelque chose qu'aucun jugement ne peut effacer. »
La rencontre

Le restaurant de Marseille

Il avait une cicatrice. Une longue cicatrice qui courait sur presque toute la joue, profonde, ancienne. Il avait un charisme qui n'avait pas besoin de se justifier.

Samir marchait à côté de lui dans les rues du centre de Marseille. Et il pensait à Scarface. À ces personnages qui occupent l'espace différemment des autres.

C'était son père.

Repères

L'histoire d'Aïssa

1978Samir naît à Gap. Aïssa n'est plus là. Jacqueline élève son fils seule.
1980Samir a deux ans. Il tire le jean. La violence. Et puis le silence, des années de silence.
1985Les Baumettes. Dix-sept ans. Marseille. Expulsé vers l'Algérie. Interdit de territoire français.
1987Un minitel. Boulevard Gambetta. Samir cherche Boumaza. L'écran vert s'allume.
1996Dix-huit ans. Marseille. La voix au téléphone. Puis la traversée. La cicatrice. Le restaurant.
2007Jacqueline apprend sa mort. Elle pleure. Des larmes vraies. Elle dit : si ce n'était pas l'alcool, je serais encore avec lui.
Le train du retour

Marseille — Nîmes

Dans le train du retour, le soleil qui descendait sur les garrigues. Samir regardait par la fenêtre.

Il lui ressemblait. Il le voyait maintenant — dans le charisme naturel, dans cette façon d'occuper l'espace. Quelque chose dans le regard.

Il savait désormais d'où il venait.

« Pas d'où venaient ses valeurs — ça, c'était Jacqueline. Entièrement Jacqueline.
Mais d'où venait ce qu'il était dans son corps, dans sa présence.
Il avait dix-huit ans. Et pour la première fois, il était entier. »

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