« Cordialement, Mme. »
Même là. Même contre lui.
Elle écrivait avec sa propre orthographe. Avec sa propre grammaire. Avec sa propre dignité.
Ces lettres n'ont pas été corrigées. Elles ont été préservées telles qu'elles sont — parce que c'est exactement comme ça qu'elles doivent être lues.
La voix de Jacqueline. Intacte.
Ahmed,
Je t'écris cette lettre, car je n'en peux plus de cette situation. Elle me pèse trop. Il t'a fallu 27 ans de mariage pour penser que j'avais tous les défauts du monde, et que j'étais laide et ridée. Alors que quand tu m'as épousée, j'étais comme une poupée.
Si je suis malade, c'est à cause de toi. Tu n'es pas humain. Tu ne m'as jamais soutenue. Je n'en peux plus d'exécuter tes ordres. Tu trouveras jamais une femme qui te respectera comme moi. Je t'ai toujours respecté devant les gens.
Ahmed, tu m'as détruite. Toi et ta famille. Mais je laisse ça à Dieu pour qu'Il juge.
J'aurais pu avoir d'autres enfants, mais ta mère les a tous fait tomber. Que Dieu vous punisse pour ça.
Tout ça, je le laisse entre les mains de Dieu.
Ahmed,
C'est une deuxième lettre que je t'écris. Maintenant j'ai pris une bonne décision : je ne veux plus revivre avec toi, un monstre. Tu m'as tellement fait du mal. Je ne ressens plus rien pour toi. Tu as détruit l'amour que j'avais pour toi. Je regrette toutes ces années passées avec toi, où j'ai perdu ma jeunesse et ma beauté.
Sois tranquille, je ne ferai jamais de sorcellerie, car je ne ressens plus rien pour toi. Je remercie Dieu et Solange.
Tu veux que je change, et toi ? J'ai toujours exécuté tes ordres. T'inquiète pas, tu auras beaucoup de comptes à rendre à Dieu.
N'oublie jamais : c'est Yamina qui t'a quitté. Toutes ces années, mon nom n'a jamais apparu sur tes comptes.
Merci à Dieu.
Maître Praton,
Je vous adresse ce courrier car je souhaite divorcer. Depuis octobre 1999, le soir où mon médecin m'a annoncé au téléphone un cancer du sein, je suis écœurée par l'attitude de mon mari. Alors que j'étais dans un état de choc par cette annonce, mon mari a continué tranquillement son repas. Et à partir de là, le cauchemar a commencé.
Je n'ai eu aucun soutien. Il ne m'a jamais accompagnée à l'hôpital. J'ai dû prendre le train toute seule avec ma valise jusqu'à Montpellier pour subir une opération. Je me suis battue seule.
Il me dit que c'est lui qui commande car il paye le loyer. La vie conjugale n'est plus possible. Mon mari me méprise, m'ignore, comme si je n'existais pas.
J'ai besoin de tranquillité pour guérir. Je souhaite une décision urgente de domiciles séparés et une pension pour ma fille et moi.
Ces trois lettres ont été retrouvées après sa mort. Elles n'avaient pas été envoyées toutes. Elles étaient là, dans ses affaires.
Elle signait ses lettres à son mari de son prénom musulman — Yamina. Elle signait sa lettre à l'avocat : Cordialement, Mme. Même là. Même contre lui.
« Tout ça, je le laisse entre les mains de Dieu. »